Le temps du soin… un temps archaïque ?

L’accélération du temps vécu est un fait quasiment établi pour les individus des sociétés modernes. Les sources de cette accélération sont à trouver dans l’accélération des moyens techniques de communication. Or nous atteignons les limites de la communication qui sont celles du temps de la production de la pensée c’est à dire le temps de production d’un sens et celui de son acquisition.

« Normalement, donc, ce temps de la pensée est inaliénable. Et pourtant, il est. aliéné. Le monde moderne a développé des systèmes de communication tels qu’ils contraignent les hommes à se comporter comme si la nécessité du temps de la pensée était vaincue comme l’est celle du temps de codage, du transfert et du décodage. L’accélération des processus physiques de la communication est tellement admirable que l’on, voudrait qu’elle s’étende à ceux au cours desquels le sens est produit ou acquis. » (Gobert, 1981).

Or, « l’homme moderne se comporte comme s’il avait vaincu le temps (…), l ‘homme oublie l’importance du temps jusqu’à traiter celui de son être comme celui d’un objet. » (ibid.)

Le temps du soin est aussi celui d’une communication. Un temps qui nécessite plusieurs étapes, celui (1) de la  compréhension du phénomène observé, ce qui passe par un ensemble de canaux sensitifs, visuels, olfactifs ( les infirmiers baignent dans un univers de signes pluriels et riches dont ils se servent pour « diagnostiquer » une situation); (2) un temps de reformulation en et de sélection de l’information et de hiérarchisation et (3) un temps de revalidation, et de choix, puis (4) un temps d’action et de restitution de l’information.

Or les informations ne sont pas données définitivement et elles ne peuvent être réduites à une série de signes évidents et conscientisés dans des recueils de données définitivement établis. Si les protocoles ou les outils de traçabilité donnent un chemin tout tracé à l’information, le temps de leur élaboration et la mise en situation de ces informations nécessitent un TEMPS irréductible de traitement et de production.

D’ou une « dialectique entre la dimension humaine (dont le sens) et la dimension mécaniste (codage/transfert) de la communication. » (ibid.)

Ainsi la constitution du pilulier peut être pris en exemple.

Il n’a que peu à voir avec le remplissage de petites cases par des médicaments. Il symbolise le temps. Ses petites cases définissent des espaces temporels MATIN MIDI SOIR qui sont variables d’un patient à l’autre c’est à dire que le découpage de la journée d’un patient donnée n’aura que peu à voir avec un autre patient. Et chaque séquence aura en plus une signification différente. Ainsi l’angoisse sera t’elle le soir ou bien la difficulté d’endormissement ou encore le médicament qui sédate sera t’il pris en fin de journée pour ne pas perturber une journée de travail, ou encore ces cases auront elles le mérite d’entrecouper une journée au temps infini qui s’étire sans limite, ni identité particulière, sans particularité.

Une patiente que je vois chaque jour pour son traitement me demande de noter le jour de la semaine sur un carton. Interrogation ? Je me demandais d’où cela pouvait provenir. Une  incapacité à retenir les dates, une distorsion du temps dû à la Psychose, un aspect  de troubles cognitifs qui se manifesteraient par une perte des liens logiques… Après réflexion, je crois pencher plutôt pour un vécu étiré du temps chez cette patiente, et le besoin de marquer par des repères réels, ce qui n’existe pas symboliquement en l’occurence des repères temporels. Le temps humain n’est pas infini. Cette patient a besoin de mettre dans le réel ce qu’elle ne peut produire symboliquement, un coup d’arrêt au temps comme le calendrier le fait pour l’individu ordinaire. Mais pour l’individu ordinaire, le calendrier est intérieur et celui accroché au mur vient montrer à quel point le temps est étendu au moins sur une année.  Alors que chez cette patiente, c’est l’inverse, le temps intérieur est infini et il faut un calendrier pour signifier qu’il est possible de s’arrêter et de vivre le jour dans la communauté temporelle commune.

Pour moi, le temps du soi, c’est un temps archaïque au sens où il est lié au temps humain, à la production de sens et non uniquement d’actes par le biais de données prédéfinies, réels, objectives et données d’emblée.

Et tout cela demande donc du temps… mais combien me direz vous ?

Ca je n’en sait rien.. si peut être… la valeur que l’on accorde à tout cela… !

 

 

 

 

 

 

 

 

SOURCE :

Gobert Philippe. Temps et communication. In: Communication et langages. N°48, 1er trimestre 1981. pp. 76-82.

 

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