CONCRET vs THEORIE : une simple opposition ?

LEs infirmiers et les soignants en général du domaine paramédical se situent bien souvent dans ce qu’ils aiment appeler le « concret ». Il s’y accroche comme si ce domaine leur était assigné, réservé et qu’il définissait ainsi un territoire exclusif, permettant de rejeter à l’extérieur tout ce qui serait du domaine de la réflexion théorique.

Ce dernier domaine est jugé donc par opposition trop abstrait et donc du domaine de l’inutilité ou de l’inefficace, de ce qui ne « fait pas avancer les choses » ou pire encore ne leur est pas autorisé et donc de ce fait pour ne pas ressentir un sentiment d’infériorité, valorise à outrance le « concret ».

Le rejet de l’intellectualisme est plus global : « c’est l’hostilité à l’égard des
intellectuels, mais aussi la méfiance à l’égard de tout ce qui relève de
l’activité ou du domaine de l’intellect (distingué de l’intelligence), c’est-à dire
l’esprit critique, l’esprit créateur, la pure spéculation, la recherche
sans but pratique définissable dans l’immédiat. » (1)

Il s’agit d’un conflit entre deux domaines qui dépassent des préférences individuelles, mais bien de deux cultures différentes qui promeuvent deux types de confiance différentes : celle envers l’effort direct en contact avec les événements présents et sous-tendus par une réflexion direct de l’homme normal qui développe une connaissance pratique qui permette de se « débrouiller » et repose sur la formation du caractère, et enfin celle de la démarche scientifique.

Il faut aussi y voir une forme d’attitude intériorisé à des causes pratiques bien réels et »des causes immédiates importantes. L’anti-intellectualisme (au sens de l’hostilité à l’égard des
intellectuels) est indissociable de certaines réalités économiques : L’en
seignement universitaire reste encore beaucoup plus qu’en France un
domaine réservé à une classe privilégiée. Les études coûteuses et de plus
en plus nécessaires dans une société technocratique sont inaccessibles
à l’immense masse des gens qui peut en éprouver un certain ressentiment.
L’anti-intellectualisme — affaiblissement de l’esprit critique — est
indissociable d’un certain conditionnement idéologique qui peut se faire
sentir de différentes façons à tous les niveaux de la société. » (1)

L’inscription des soignants dans ce concret les assigne aussi à une forme de malédiction moderne qui les cantonne à « la rationalité économique et bureaucratique ».
« On peut se demander devant l’empressement de certains cadres à aller toujours plus avant dans la
définition d’indicateurs et de procédures, s’il ne s’opère pas un glissement, un déplacement des valeurs de référence. On passe d’un travail soignant défini par référence aux « soins infirmiers » à un tra
vail soignant défini par référence aux coûts (Campbell, 1990).L’ambiguïté peut-elle être levée ? (Acker, Denis, 1990). L’inscription d’une partie des infirmières dans des démarches d’affinement des outils de gestion, de formalisation et de précision des tâches semble participer, au-delà d’une recherche d’amélioration des connaissances et des pratiques, de l’imaginaire du monde moderne
que sont la rationalité économique et bureaucratique (Castoriadis,1975) ».
(2)

Les limites que posent les paramédicaux est une limite contre un risque de contagion : le « théorique » n’aide pas à se prémunir contre les effets immédiats de l’émotion et la maladie (3). Le ritualisme des soins a pu s’accommoder de la rigueur pratique des scientifiques comme dans des domaines novateurs tels la cancérologie ou l’hygiène par exemple.

De fait, il faut fonder un autre vocabulaire pour s’extirper de l’ornière comme le propose Michel Nadot (4).  » Les sciences humaines ne sont pas analyse de ce que l’homme est par nature ; mais plutôt analyse qui s’étend entre ce qu’est l’homme en sa positivité (être vivant, travaillant, parlant) et ce qui permet à ce même être de savoir ce que c’est que la vie, en quoi consistent l’essence du travail et ses lois, et de quelle manière il peut parler. Contrairement à ce que l’on pense habituellement, l’objet de la discipline infirmière n’est pas le soin, mais l’homme vivant objet de soins dans un espace-temps singulier. »

D’où un appel à lire le réel, les phénomènes qui nous entourent en tant que soignant et réinjecter dans la pratique.

(1) Debouzy Marianne. L’anti-intellectualisme dans la vie américaine. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 20e année, N. 4, 1965. pp. 760-768.

doi : 10.3406/ahess.1965.421823
url :
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1965_num_20_4_421823

Consulté le 22 juin 2012

(2) Acker Françoise. La fonction de l’infirmière. L’imaginaire nécessaire.. In: Sciences sociales et santé. Volume 9, n°2, 1991. Professionnels en acte. pp. 123-143.

doi : 10.3406/sosan.1991.1192
url :
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/sosan_0294-0337_1991_num_9_2_1192

Consulté le 22 juin 2012

(3) Véga Anne. Les infirmières hospitalières françaises : l’ambiguïté et la prégnance des représentations professionnelles. In: Sciences sociales et santé. Volume 15, n°3, 1997. pp. 103-132.

doi : 10.3406/sosan.1997.1405
url :
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/sosan_0294-0337_1997_num_15_3_1405

Consulté le 22 juin 2012

(4) Nadot M. (2009), Les constantes des pratiques professionnelles d’hier… au service de la discipline infirmière demain. Dans: Sliwka, C. et Delmas, Ph. (Eds), Profession infirmière: quelle place et quelles pratiques dans l’avenir? Paris: Lamarre et Wolters Kluwer France.

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